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Street cries of the world

Street cries were once a popular subject of songs and literature in Britain, continental Europe and elsewhere. Each month from 2018 onwards I'll be scanning and transcribing publications to build this collection.

PARIS QUI CRIE

Frontispiece

PARIS QUI CRIE

PETITS MÉTIERS

NOTICES

Albert Arnal — Henry Spencer Ashbee.
Jules Claretie. — Abel Giraudeau. — Henry Houssaye.
Henri Meilhac. — Victor Mercier.
Eugène Paillet. — Jean Paillet. — Roger Portalis.
Eugène Rodrigues.

Préface par Henri Beraldi

DESSINS DE PIERRE VIDAL

PARIS
IMPRIMÉ POUR LES AMIS DES LIVRES
PAR GEORGES CUAMEROT
19, Rue des Saints-Pères, 19
1890

PRÉFACE

Preface

Paris a toujours crié, crie et criera toujours. Depuis six siècles on note ses cris; depuis trois on dessine les crieurs, les marchands en plein vent, lespetits métiers qui, n’attendant pas en boutique la venue du client, vont le solliciter ou l’importuner dans la rue. Et c’est parce qu’on les a souvent dessinés qu’il faut les dessiner encore. C’estparce que la série des documents est intéressante et riche qu’il serait dommage de la laisser s’interrompre. C’est parce que Vauteur anonyme des figures de la bibliothèque de P Arsenal, et après lui Abraham Bosse, Pierre Brébiette, les Bonnart, Guérard, Bouchardon, Boucher, Cochin, Poisson, Juillet, Watteau de Lille, Petit, Joly, Duplessi-Bertaux, Carie Vernet, Charles Aubry, Cantilion, Henry Monnier ont commencé qu’il faut continuer et tenir à jour ce répertoire de cris et cette galerie de physionomies en transformation constante.

Sans doute, il est un fonds qui reste immuable à travers le temps. Une poissarde vend du poisson aujoxtrd’hui comme à l’époque de Guillaume de Villeneuve; un marchand d’habits actuel tient de fort près au dégraisseur de chapeaux qui nous est montré par la planche de Jean Leclerc; une fruitière est une fruitière à présent comme au temps de la Javotte de Désaugiers. Mais quelles variations du type, du costume, du décor dans lequel les industries s’exercent!

Quel changement, du commissionnaire ultramontain portraituré au xvm* siècle par Augustin de Saint-Aubin, au savoyard médaillé d?aujourd’hui; du premier homme-affiche dessiné en 1817 par Marlet comme une étrangeté, aux théories d’hommes – sandwiches, si longues et si encombrantes qu’il a fallu les exiler des boulevards! Il n’est pas encore bien éloigné, le temps où Eugène Lami, Victor Adam, Karl Lœillot lithographiaient les voitures publiques de Paris: et cependant ils riontpuprévoir ni les tapissières pour £Exposition Universelle et les courses, ni les voitures-réclames; encore moins les impériales de wagons accaparées par les bonneteurs, qui vous invitent à monter au cri de: «En l’air la consol» (lejeu de consolation).

Mais il y a mieux que des variations individuelles et isolées, et le fait du moment présent est une curieuse évolution générale.

Un mot d’explication.

Les petits métiers de Paris semblent, de prime abord, innombrables. A y regarder de près, on peut cependant les ramener à deux genres.

D’abord les métiers utiles, ou censés tels (ceux que M. Thiers aurait pu appeler les petits métiers «nécessaires»). Ce sont en général des métiers du matin, ayant pour mission de fournir des approvisionnements indispensables à la vie, ou encore de rendre à la population divers services pratiques: vider ses bottes Poubelle, rempailler ses chaises, repasser ses couteaux, tondre ses chiens, la réconforter de café chaud s’il fait froid, la rafraîchir de boissons glacées s’il fait chaud, livrer aux enfants les oublies, les plaisirs et les gaufres. Métiers traditionnels, exercés par une armée régulière de vendeurs dont le prototype est le marchand des quatre-saisons, autorisé, médaillé, protégé, favorisé à ce point qu’azijourd’hiti il encombre les chaussées de ses files de petites charrettes, pendant que le boutiquier d’en face encombre les trottoirs de ses étalages. Ce qui, par parenthèse, a pour résultat de donner à des quartiers entiers un aspect de carreau des Halles aggravé de marché du Temple!

Puis, dans l’après-midi, s’abattant sur Paris, la bande des irréguliers, des inutiles, des suspects, dont le rôle est de rendre la voie publique intenable, et qui, si l’on n’y met ordre, s’en acquittent dans la perfection: dessinant sur l’asphalte des poissons entrelacés; vous offrant sans une seconde de répit, si vous vous reposez à la terrasse d’un café: la «Manière de traiter les femmes comme elles le méritent», le «Journal des Cocottes», des pronostics de sport, des petits chiens, des anneaux de siïreté, des statues en plâtre, «Cent vingt monuments de Paris pour un franc»; tendant la main; harponnant des bouts de cigares jusque sous vos pieds; vous proposant d’appeler «vot’ cocher, vot’ voilure». Ceux-là ne sont tous que des variantes plus ou moins inquiétantes du camelot.

Le développement rapide de cette horde de ba-chi-bouzoucks, l’épanouissement du camelot, voilà le trait caractéristique du moment. Notre dessinateur Pierre Vidal T a très exactement saisi.

Impossible de fixer dune façon complète, vu leur variété, les cris et les boniments actuels. On a jadis attaché de l’importance à la notation musicale des cris de Paris: on s’est préoccupé de bien établir si «Pois verts» ou «Mes boit’ d’asperges» sont vociférés en la naturel ou en si bémol. L’érudit Kastner était même parvenu à amalgamer tous les cris de Paris pour en former une grande symphonie avec chœzirs. Ce singulier travail, qui consiste à faire rimer pruneaux avec cerneaux, et à combiner harmoniquement le hareng qui glace avec les tripes à la mode de Caen, est d’abord inutile et, de plus, le contraire de toute vérité, puisqu’il associe et mêle des éléments qui sont par essence séparés et discordants.

Arrivez donc à fondre le tutututzi de la flûte de Pan du chevrier avec le pi… ouit sifflé par le titi; le taratata du poseur de robinets avec le tintintin du marchand de coco; la romance sentimentale râlée dans les cours par un chanteur épuisé, avec la chansonnette beuglée sur le tréteau du café-concert par une personne qui «casse des noisettes en s’asseyant d’sus» et avec les cris d’animaux dont le public trouve prodigieusement plaisant de l’accompagner!

Que la mélopée des marchands des quatre-saisons se puisse noter: passe encore. Mais comment fixer le cri du camelot, se présentant sous d’inconciliables modalités? L’homme-sandwiche, par exemple, ne crie rien; ce sont ses affiches qui hurlent pour lui. Le distributeur de prospectus, lui aussi, ne profère pas son cri, il vous le glisse dans la main, Le bookmaker jappe: «La cote! la cote! la cote!» (et s’il est Anglais: «La caolte! la caotte! la caotle!)». Le cri de ïouvreur de portière est qualifié d’aboiement: «Le vingt-six trente-quatre!» ou: «Le cocher Dominique de la rue d’Anjou!» Le déchargeur de bagages qui court derrière votre voiture n’a pas le loisir de crier, il est bien trop occttpé à souffler. Le cri du marchand de billets est un murmure à l’oreille: «Moins cher!» Celui de la bouquetière est presque une caresse: «Monsieur, achetez-moi une rose!» Le cri du marchand de journaux varie de dimension suivant la tolérance administrative; présentement on l’a rogné en ne lui permettant que le titre du journal, pas le moindre mensonge avec: le métier ne va plus. Enfin le camelot proprement dit croasse, glapit, psalmodie «Le brav’ Général», ou «Ah! quel malheur d’avoir un gendre!», ou «le Cataclysme du canal de Panama», ou «l’Influenza chantée par Sulbac à l’Eldorado». Tous les jours il y a du nouveau: nul ne peut plus suivre. Hier c’était le «cricri» d’une castagnette de fer, aujourd’hui c’est le «psitt» d’une poire de caoutchouc.

Cris et bruits qui, encore une fois, se refusent à la notation musicale, et il importe peu. Pour mener comme il convient ces exécutants-là, ce n’est point l’archet d’un chef d’orchestre qu’il faut: — c’est un balai.

Le Petit Noir

LE PETIT NOIR

C’est au coin des ponts, à l’orée des faubourgs, sur les grands passages d’ouvriers que l’on trouve la pauvre vieille femme, avec son réchaud et sa grosse bouillotte, ou bien encore sur les quais, aux rampes où dévalent les débardeurs. Pour un sou, elle réchauffe de son Café, vulgo petit noir, le travailleur allant de bonne heure à l’ouvrage, le chiffonnier qui rôde aux heures sombres et revient le matin avec son butin, et le pauvre diable sans domicile qui a passé la nuit sous les ponts.

Indifférente au fleuve humain qui passe auprès d’elle, hypnotisée dans ses vieux châles, elle rêve… à quoi peut-elle bien rêver?

Et pourtant, que de choses elle a vues, la marchande de petit noir! que de types divers l’ont coudoyée et quelle moisson d’observations philosophiques et immorales elle a pu faire! Voici le trottin, le nez au vent, cherchant l’occasion d’abandonner parents et atelier, le valet sans place affalé sur un banc, le provincial naïf suivant machinalement le cours de la Seine, l’aigrefin en quête d’un bon coup, le philosophe à la poursuite… d’une idée, le flâneur, monocle à l’œil, à la poursuite d’une fine bottine, et la désespérée l’œil égaré, allant se jeter à l’eau.

Immobile, la marchande voit tout cela et bien d’autres choses \ mais les révolutions peuvent gronder, les ministères tomber, tout lui est égal, comme disait Horace, pourvu qu’elle vende son petit sou de café.

R. P.

Le Chevrier

LE CHEVRIER

Ce chevrier n’a rien de commun avec celui du Val d’Andorre. 11 ne vient pas de si loin, il n’est pas si vieux et, s’il était sorcier, cela m’étonnerait beaucoup. Le voyez-vous au milieu de ses chèvres au poil brun, à la carcasse anguleuse, à l’œil curieux et lascif: elles mettent volontiers les cornes en avant, quand on les veut traire.

Si l’on me demande quelle est la propriété du lait de chèvre, je répondrai que c’est de coûter meilleur marché que le lait de vache à la campagne et plus cher à Paris. Pourquoi? Je n’en sais rien. D’ailleurs connaissez-vous quelqu’un qui en boive, du lait de chèvre? Moi je ne connais personne; mais beaucoup de gens doivent se désaltérer ainsi, car le nombre de ces animaux augmente dans Paris. Le chevrier a dû quitter les hauteurs et les solitudes de Montmartre pour conduire lui-même ses élèves dans nos rues. Ce pasteur, semblable au Ménalque de Virgile, souffle dans un chalumeau et en tire des accents tout à fait rustiques. 11 y a des moments où, en traversant la place de l’Europe, je me crois transporté en pleine églogue:

Dic mihi, Damœta, cujum pecus? an Melibæi?

C’est vraiment un métier nouveau.

Autrefois les ânesses à clochettes remorquaient à peine un cabri solitaire; à celte heure, les ânesses ont presque disparu pour faire place aux troupeaux bêlants que vous savez.

La chèvre, à Paris comme au village, reste fantasque, capricieuse et indépendante. Sur le bord du trottoir elle n’a pas plus peur d’une voilure, lancée au galop, que d’une avalanche, sur l’arête d’un abîme. Aussi fait-elle le désespoir de son chevrier, qui échange souvent son pipeau contre un fouet… c’est fâcheux, parce qu’au milieu de Paris le pipeau est bien couleur locale.

E. P.

Les Chiffoniers

LES CHIFFONNIERS

Pour faire un chiffonnier, dit un auteur ancien, il suffît d’une hotte, d’un crochet, d’une lanterne et d’un gueux.

Traviès, l’inventeur de Mayeux, nous a laissé une image véridique de Christophe le chiffonnier-philosophe, fameux vers 1840 pour ses apostrophes au public, ses grossières saillies. — Il était réservé à Gavarni de fixer le type de l’espèce et de faire vivre à jamais les chifferdons androgynes.

On a décrit cent fois les mœurs des chiffonniers, leur misère souvent vicieuse, leur saleté sordide, leur promiscuité dans les bouges. — Ceux qu’on a appelés vers luisants du ruisseau, nous pouvons les voir encore toujours solitaires, silencieux, rapides, rasant les trottoirs leur lanterne à la main. — Ils s’arrêtent aux bons endroits, fouillent, piquent adroitement, et chaque tas d’ordures augmente la récolte… Pauvre récolte, maigre bénéfice, augmenté bien rarement de la trouvaille d’un objet de valeur, de la cuillère d’argent rêvée de génération en génération.

Soixante mille personnes, dit-on, vivent de l’industrie du chiffon, et cette population a dû, elle aussi, subir la loi du transformisme et de l’adaptation. — Le type classique, le chiffonnier des rues, disparait chaque jour devant le Paris moderne, les larges boulevards, les égouts; mais un coup plus funeste lui a été donné par un arrêté récent.

C’est fini; nos chasseurs ne trouveront plus leur gibier sur la voie publique… La boite Poubelle est née, et il faudra dorénavant compter avec le pipelet, gardien des immondices jusqu’au passage matinal du fameux tombereau à ascenseur.

Pour les déshérités, pour les prolétaires de la caste, il est cependant des jours de liesse. —Vienne une de ces aubaines assez fréquentes de nos jours, une élection municipale, par exemple, ou mieux une élection de député: Paris se couvrira d’affiches dix fois, vingt fois superposées et ce sera double moisson pour nos apprentis-chiffonniers. Colleurs avant l’élection, ils décolleront après le scrutin, et cette manne tombée des murs les fera vivre pendant plusieurs semaines. — Je doute qu’un député-chiffonnier eût voté la suppression du scrutin de liste.

A. G.

Marchand d'Habits

MARCHAND D’HABITS

«Habits à vendre!» Ce cri est une antiphrase. Le marchand d’habits ne vend pas d’habits: il en achète. Il marchande, mais il paye comptant, et, à l’inverse de ces amateurs qui n’admettent dans leur collection que les œuvres d’une seule époque et les spécimens d’un seul genre, il montre le plus large éclectisme. Son esprit est ouvert comme est ouverte sa bourse. Il ne dédaigne rien, tout lui est bon: habits noirs et habits bleu de roi, redingotes et vestons, gibus et melons, escarpins de bal et bottes à l’écuyère, culottes de cour et pantalons de troupier, vêtements d’hier et uniformes d’antan, fourrures en juillet et cache-poussière en décembre. Même les taches de graisse, d’huile, d’encre, de vin, et les accrocs, taillades, lacérations, déchirures, moisissures, brûlures ont pour lui leur valeur — en décompte.

Le marchand d’habits doit être un philosophe. Pareil au fossoyeur de Hamlet, il sait la vanité des choses et leur courte durée. En sa boutique s’entassent les vieilles modes et les vieilles gloires d’une génération. Pêle-mêle pendent et gisent les habits de fiancés, les dolmans de généraux, les hermines de conseillers, les fracs brodés d’or ou de vert de ministres, de sénateurs, d’académiciens, les chasubles de prêtres et les bas violets d’évêques. — Amour, vaillance, savoir, renommée, foi, vains efforts, vaines croyances, vains honneurs, à la fosse commüne du «Décrochez moi ça!»

H. H.

Le Fontainer

LE FONTAINIER

Turlututu Turluiutu, et la trompette du fontainier, au ton suraigu, vous entre de force sa chanson dans l’oreille; note gaie de la rue, à Paris, mais qui est en train de disparaître. Partout maintenant, jusqu’au dernier étage des hautes maisons neuves, l’eau de source arrive à portée de la main; partant plus de fontaines en grès et plus de raccommodeurs de robinets.

Il parait que jadis le fontainier jouait d’une trompette, longue en proportion de son importance et dans laquelle il faisait un bruit énorme. On raccourcit l’instrument, par mesure de tranquillité publique, et maintenant on ne lui permet plus que l’embouchure; mais cela suffit pour faire pénétrer sa musique dans les coins les plus discrets des appartements. A la première heure elle éclate. C’est la diane de l’amour conjugal qui sonne; aussi que de jolis péchés elle a sur la conscience, que de soupirs elle a fait pousser, la petite trompette du fontainier! Combien de Parisiens lui doivent le jour, qui ne s’en doutent pas! Souhaitons longue existence à la petite trompette: c’est un bruit original, et ils se font rares au jour d’aujourd’hui.

R. P.

Marchande des Quatre Saisons

MARCHANDE DES QUATRE SAISONS

Des halles, dans la brume obscure encore et froide du matin, s’élèvent ralenties les clameurs de la dernière criée, et le dôme énorme déjà empeuplé rejette, de toutes parts, les marchandes des quatre saisons. Une hâte courbe les épaules sur les petites voitures; les mains se crispent aux poignées, les reins se tendent; les vieux pavés inégaux des rues voisines gémissent les chaos des roues précipitées. C’est la course à «la bonne place». La plus prompte fera la meilleure journée!

El chacune à son tour, arrivée à son poste, se range au trottoir, brave et fière de sa marchandise.

Légitime orgueil.

Impertinemmenl plantées en l’air, sur la face verdâtre de leurs fanes, les carottes prennent les allures de pifs ivrognards; les navels s’allongent pâles comme les nez de savants en détresse devant un problème insoluble; au contraire, les radis roses, tels que de petits nez, nez de fillette mutine, pointent allègrement. Et dans le désordre superficiel d’un habile pêle-mêle, choux, céleris et cardons s’étalent et se coudoient aussi pittoresques, attirants et suggestifs que des chefs-d’œuvre ingénieusement ouvragés.

Et, de là, monte un parfum de sol vivant et de terre saine qui désinfecte un instant les pourritures du ruisseau.

Puis, voici les poires, reflet éburnéen et mort des splendeurs rubcscentes dont l’été enfiévrait naguère l’amoncellement des tomates; puis, la robe de bure des pommes de terre, les escargots baveux, les écrevisses grouillantes; et puis des fleurs violettes en deuil et roses en fête, houx menaçants, jacinthes vicieuses, giroflées honnêtes, illusion à bon marché d’un éternel printemps endiamanté de rosée!

Le jour est levé; autour des voitures les ménagères s’agitent. Les mots volent. La lutte est engagée. Là, toutes les ruses; ici, toutes les défiances: égale ténacité. Le pauvre vend au pauvre: tout compte.

Cependant, la nuit vient et, de nouveau, pliant sur sa maigre boutique son torse brisé, lentement, l’humble commercante regagne, au fond du fau-bourg, le taudis où, en famille, elle consommera les reliefs invendus de sa marchandise fanée.

E. R.

Chanteur dans les Cours

CHANTEUR DANS LES COURS

Le chanteur ambulant n’a plus rien du barde, ni du ménestrel. Ce n’est plus qu’un goualeur de mélodies avariées. Avec son frère ennemi le joueur d’orgue, il donne satisfaction au sens musical de ceux qui n’en ont pas.

On l’entend surtout dans les quartiers populeux. Une cour étroite, sombre, ressemblant au fond d’un puits est son théâtre accoutumé, et les grisettes, les employés sont ses auditeurs d’habitude. Point de prélude, point d’annonce, point de «mesure pour rien». 11 attaque et soudain les fenêtres s’ouvrent, quelques sous tombent, des têtes souriantes apparaissent et l’aiguille de l’ouvrière s’arrête pour un moment, piquée dans un corsage qu’on préférerait mieux rempli.

Tout le monde l’a entendu, ce chanteur, avec sa voix chevrotante et éraillée; cet homme erre tantôt seul, tantôt escorté d’un enfant qui glapit au refrain. C’est le type de la vieille gravure le Mauvais Sujet et sa Famille. Il chante des romances sans nom, où la mesure est à volonté et la césure bien souvent originale.

Qui pourrait dire dans combien de verres d’absinthe a trempé chacune de ces notes étonnantes que l’artiste tire de son gosier comme d’un bocal? Il y aurait là à faire une étude curieuse des sons et des alcools comparés.

Il y a quelques années, un de ces individus enchantait une maison du quartier latin. Il arrivait régulièrement tous les vendredis à onze heures et débitait toujours, sur le même air, les mêmes paroles qui finissaient ainsi: «Adieu, mon beau navire, mes beaux jours sont passés…» Bien passés, ils semblaient être en effet! Cet homme vint avec une grande exactitude pendant plusieurs années. Enfin, un vendredi, la cour resta muette et on ne l’a plus revu. Sans doute il est allé rejoindre ses beaux jours et son beau navire.

J. P.

La Poissarde

LA POISSARDE

«Approchez, ma petite dame, je vas bien vous arranger!» Et de fait, quand elle le veut bien, la marchande de poisson vous vend du bon et du beau; mais gare aux myopes, aux chipoteuses, au bourgeois qui fait son marché lui-même. Si vous êtes une jolie femme, ne touchez pas trop à sa marchandise, elle vous assurerait qu’elle ne grossira pas dans votre main.

Très forte en gueule, légendaire pour ses réparties et ses gros mots, il ne faut pas l’asticoter beaucoup pour recevoir son paquet. La dame de la Halle a trouvé pourtant un poète épique, Vadé, pour la chanter. Très charitables aussi, et, fait bien connu, très monarchistes et même royalistes: ce sont ces dames qui allèrent le 5 octobre 1789 chercher le roi à Versailles. N’auraient-elles pas mieux fait de l’y laisser? Pas communardes pour deux sous, par exemple! Elles tiennent à leur église, à leur curé, et quand, à la Commune, on prit le curé de Saint-Eus-tache comme otage, elles allèrent, menaçantes, trouver le farouche Raoul Rigault, et il fallut bien qu’on le leur rendit.

Il était de mode, sous l’ancien régime, d’aller s’engueuler aux Halles. On raconte que le comte d’Artois eut l’imprudence, un jour, de demander l’heure, en gouaillant l’une d’elles: «De quoi, l’heure?» et, retroussant prestement ses jupons: «Regarde là, mets-y ton nez, ça fera le cadran solaire, et tu la sentiras taper.»

R. P.

La Remoleur

LE RÉMOULEUR

Il vit encore le rémouleur, le gagne-petit; toutes les machines, toutes les mécaniques n’ont pu lui arracher sa clientèle. Il a résisté au progrès moderne et pousse toujours sa brouette dont la roue est une parente bien éloignée de la roue de Fortune.

L’origine de son industrie se perd dans la nuit des temps. J’en atteste la belle statue du rémouleur antique; il est vrai qu’elle aiguise et ne meule pas. Mais l’on n’a pas oublié un fait capital de l’histoire mérovingienne, où le cri du gagne-petit tira une reine de France d’un grand embarras. Vous l’avez deviné, il s’agit de Frédégonde excitant au crime son page Landry, lorsqu’elle s’écria: Le roi sait tout, il faut absolument qu’il ignore le reste. Va! j’entends le rémouleur, c’est la voix du ciel… que le prince ne survive.pas à son déshonneur.

Aucun doute ne peut s’élever sur l’authenticité de ces paroles qu’on ne lit ni dans Grégoire de Tours, ni dans Henri Martin; mais que le scrupuleux Tou-chatout s’est bien gardé d’omettre dans son Histoire de France si intéressante et si complète. Il est évident que les mots: «Avez-vous des couteaux, des ciseaux à rrrrr’passer,» inspirèrent à Frédégonde sa résolution ingénieuse.

C’est une nouvelle preuve de l’antiquité de ce métier, c’est aussi pour lui un honneur. D’ailleurs les honneurs n’ont pas manqué au gagne-petit. N’a-t-il pas été glorifié par les poètes? Il a môme heureusement inspiré Louis Festcau qui lui fait dire:

Venez m’apporter votre outil,
Pauvres veuves, jeunes fillettes:
La meule du-Gagne-Petit
Redonne le fil aux serpettes.

Cette chanson est pleine d’entrain. Je regrette de voir l’espace me manquer et de ne pouvoir citer le couplet de Mme Putiphar. Le rémouleur lui donne, des conseils un peu rétrospectifs, mais qui auraient assurément embarrassé le vertueux Joseph. Quoi qu’il en soit, le rémouleur est honnête, tranquille, et, s’il apparaît dans l’histoire des Pharaons et dans les récits mérovingiens, il n’en est pas plus fier, il n’en est pas moins gai.

F. P.

Journaux et Canards

JOURNAUX ET CANARDS

Ce n’est rien d’écrire; le tout est d’être lu. Les journaux abondent; leurs colonnes crèvent de prose; le papier est bon; les entrefilets soignés; des caractères neufs savamment variés tirent l’œil sans le fatiguer. C’est à qui offrira le titré de feuilleton le plus suggestif soutenu par la signature la plus illustre. La réclame elle-même, spirituelle et discrète, jette un attrait à la quatrième page.

Cependant le public est tiède; la matière abon-nable baisse; le client se raréfie: il a de la méfiance!

Et Dieu sait cependant s’il aimait ses journaux, ce bon Parisien! On lui en a servi des montagnes. Il a tout absorbé. Mais à force de retrouver, sous des enseignes diverses, mêmes chroniques, mêmes théories politiques, mêmes aperçus philosophiques et mêmes histoires de pick-pockets, il lui est venu comme une pesanteur de littérature quotidienne, peu à peu suivie d’indigestion et de pléthore. Il a fallu pour le regaver lui titiller l’estomac. De là les marchands «à la baguette» et les crieurs de canards.

Il y eu a des vieux et des jeunes, des mâles et des femelles, des petits et des gros: tous voyous. Ça traîne le long des boulevards comme des escargots, geignant, glapissant, hurlant:

«‘L’Intransigeant! Faut lire l’article épatant d’Henri Rochefort.» — «La Lanterne! Demandez les scandales de la Préfecture de Police!» — «V’là la Cocarde avec le manifes’ du brav’ gén’ral Boulanger!»

C’est défendu. — Mais bah! quand les sergots sont loin, il n’y a que ça pour empaumer le bourgeois. Et les gueulards, lentement, tournant autour des omnibus devant les bureaux, le nez en l’air, hissent leur marchandise jusqu’à l’impériale au bout d’un bâton. Et le soir, aux portes des théâtres, devant les cafés, toujours tirant les guibolles, clignant de l’œil, tendant la patte, raccrochant les sous, les bons sous qui font des ronds pour boire des canons avec les gonzesses, — ils rôdent…

«Demandez le P’tit Journal! L’assassinat d’un huissier. Horribles détails! Un sou!»

Et le bourgeois dompté a donné son sou.

La presse est toute-puissante.

E. R.

La Commissionnaire

LE COMMISSIONNAIRE

L’honnêteté même que cet enfant des montagnes de l’Auvergne. Comme le frotteur d’appartement son cousin, il jouit de la confiance générale. 11 n’y a pas d’exemple d’un médaillé infidèle.

Le commissionnaire est d’habitude très jeune ou très vieux, mais c’est la même fidélité impeccable. Et quelle candeur chez le jeune, qu’il porte l’épitre incendiaire, la lettre de rupture ou le rendez-vous d’amour: «Mon chat chéri, je t’attends devant chez Marguery à sept heures et je te mange d’avance;» ou encore la lettre de chantage: «Remettez cinq cents balles au porteur ou je dis tout!»

Insensible aux œillades de la bonne que sa fraîcheur unie à sa carrure émoustille, il reste pur des souillures de la rue. Quand il aura amassé un petit pécule, il ira retrouver quelque payse de là-bas, et fera souche d’honnêtes gens.

Parfois, pourtant, comme chez les cochers de fiacre, mais plus rarement, le commissionnaire est un déclassé. Récemment un ecclésiastique a besoin de faire cirer ses souliers. Étonné de certaine génuflexion de son homme, il lui dit à mi-voix: Tu es sa-cerdos? et l’autre do répondre en cirant plus fort: Ego sum.

R. P.

Donneur de coups de main

DONNEUR DE COUPS DE MAIN

Sans profession, — tout comme le rentier! Ne faisant rien il fait de tout, saisissant l’occasion: ouvrant la portière d’une voiture qui s’arrête (si la voiture est découverte et n’a pas de portière, il a l’aplomb de se présenter tout de même!), criant des canards, aboyant des numéros de fiacres, murmurant à l’oreille du passant qu’il est un malheureux ouvrier sans ouvrage et sans pain. Mendiant, rôdeur, gouapeur et pis.

Du «donneur de coups de main», il s’est produit un sous-genre qui exerce un «petit métier» quasi régulier: le «déchargeur de bagages». Vovez dans la cour du chemin de fer, à l’arrivée du train, cet homme de mine suspecte qui vous guette. Il va courir à côté de votre voiture chargée de malles; il courra sans perdre haleine de la gare d’Orléans à la place Malesherbes, ou de la gare de Lyon à Saint-Cloud! Et quand vous descendrez, il sera là, proposant un coup de main pour décharger et monter les colis: au besoin, doublé d’acolytes suspects racolés en route; prêt à s’imposer si vous êtes inexpérienmté ou intimidé, arguant de sa fatigue comme d’un droit, n’attendant pas votre consentement pour commencer ses opérations avec une agilité extrême. Mais quel désastre, si au bout de deux lieues au pas de course, une voie ferme lui crie: «On n’a pas besoin de vous ici! Allez-vous-en!» Redoutable aléa du métier.

En somme, le donneur de coups de main maraude ici sur les terres de l’honnête commissionnaire médaillé. Comme on est toujours le fils de quelqu’un, le suiveur de voitures et d’omnibus peut se dire qu’il est une adaptation à la moderne du coureur d’autrefois, qui précédait les carrosses. Celui-ci avait casque à plumes, canne dorée, costume chamarré. Et notre misérable n’a que casquette à trois ponts, habits en loques, chaussures percées. — Le Progrès!

H. B.

Anneaux de Surete

ANNEAUX DE SÛRETÉ

Cet homme chargé de chaînes, qui stationne à l’entrée du Pont-Neuf en face du cadran flottant de la Samaritaine, n’est pas, croyez-le bien, un criminel échappé de la Conciergerie. Le collier d’acier brillant qui couvre ses épaules n’est autre chose que son fonds de commerce, qu’il porte avec lui en attendant qu’il ait l’heur de vous le vendre en détail.

C’est le marchand d’anneaux brisés… la sécurité des coffre-forts!... Approchez, Mesdames et Messieurs, mettez la marchandise en main; solidité et élégance!... Ne séparez pas ce qui doit être uni!... Avez-vous perdu votre clef?...

Ne craignez rien, aucune trivialité n’échappera à ce brave camelot. Il a le respect de sa profession, c’est un négociant sérieux. Il ne vous parlera pas de l’anneau de Gygés, encore moins de celui d’Hans Carvel dont le déduit risquerait peu sans doute de scandaliser les petites grisettes du Boul’Mich’ en rupture de rive gauche. Ce n’est pas que l’imagination ou la hardiesse lui manque, mais on se doit à son article et l’anneau de sûreté, paralt-il, est un article sérieux, qui se vend sans le secours superflu des boniments pimentés.

Tenez, le débit en est si facile que notre homme n’a pas craint d’y ajouter, afin de mieux utiliser ses facultés, un autre article, une fantaisie: le petit peigne de poche, le vade-mecum des jolies filles… l’ordre dans le désordre… l’assurance contre le déshonneur! Avec son étui, vingt-cinq centimes, tout en écaille!!

A. A.

Tondeurs de Chiens

TONDEURS DE CHIENS

Voilà peut-être le seul des petits métiers, où celui qui l’exerce ne dit rien et où c’est la clientèle qui ‘crie.

Jadis le Pont-Neuf était le quartier général des tondeurs. Ils possédaient une boite mystérieuse sur laquelle se dressait à angle droit une planchette avec peinture représentant un caniche à côtelettes et un minet au repos. On lisait au-dessous:

M. GIBOUT
TOND LES CHIENS, COUPE LES CHATS
ET SA FEMME AUSSI
ET
VA-T-EN VILLE

Ni chien, ni chat ne passait, sans trembler, près de ce Pont des Soupirs. En effet, que de queues, que d’oreilles sont tombées en cet endroit maudit!

On ne pouvait pas dire qu’après l’opération les chiens eussent l’oreille basse, ni qu’ils se sauvassent la queue dans les jambes; mais, saignants, brûlés, écourtés, honteux, ils avaient l’air échappés d’un poteau patibulaire.

Quant aux matous, exempts du tendre embarras qui maigrit l’espèce humaine, ils ne faisaient pas mentir leur réputation d’ingratitude, jurant tout haut après leur Fulbert d’occasion, qui venait pourtant de les débarrasser de l’esprit aventureux et libertin et de les mettre en état de faire les délices d’une concierge amie des bonnes mœurs.

Maintenant les tondeurs sont devenus des industriels. Ils n’ont plus la boite, ils ne travaillent guère sur le Pont-Neuf. Ils l’ont quitté et se sont répandus dans Paris. Quand on a besoin’de leurs services, ils se rendent à domicile. Vous voyez arriver chez vous deux messieurs qui s’emparent doucement du patient, tirent d’un petit sac une tondeuse mécanique, des instruments spéciaux fort propres, et prestement terminent l’opération en quelques minutes. Après quoi ces messieurs se retirent avec convenance et sans bruit. C’est à peine si les animaux ont le temps de s’apercevoir de leur transformation.

E. P.